Auteur: Niek Schuman

1. Introduction

A plusieurs reprises, Karel Deurloo a souligné qu’il n’est pas très sensé de dater les textes vétéro-testamentaires uniquement à partir de données historiques. Pas uniquement, bien sûr, parce que dans un certain sens c’est justement le total des faits et gestes de l’histoire qu’on pourrait qualifier comme la source des textes religieux qui en parlent, ou bien: qui les racontent. Deurloo ne déniera pas cela. En même temps, dans toute son oeuvre théologique il a affirmé que les dates historiques en soi n’ont pas eu pour l’ancien Israel de
vraie signification réligieuse. C’est dans l’histoire racontée dans un cadre de célébration et de commémoration que l’assemblée israélite a constitué sa propre histoire de salut. Cela est valable pour la littérature narrative et prophétique, et de même pour la littérature hymnique comme celle des psaumes. Aussi Deurloo, en parlant du thème ‘Jhwh est Roi!’ en Psaumes 90-100, un thème relié au retour historique d’Exil, peut-il écrire: ‘zijn zin krijgt dat ogenblik (scil. le moment historique du retour) door het concrete gedenken en vieren in het heden’ (1991, 8).

Dans cet article en l’honneur de Karel Deurloo, je voudrais appliquer ce cours des idées sur Psaume 23, particulièrement sur les trois mots hébraïques qui se trouvent exactement au milieu du psaume: kî ’attâh ‘i- mmâdî, ‘Car tu (es) avec moi’. C’est qu’on peut considérer ces trois mots comme un résumé de tout le psaume. Il n’est pas étonnant que plu- sieurs commentateurs aient cherché la situation concrète et originale qui a créé ces trois mots centrals et plus largement tous les mots de ce poème qui est Psaume 23. Cependant, il faut se demander s’il est vraiment utile de fixer une seule situation ‘originale’ et historique en toile de fond des textes comme ceux-ci. Pour souligner que le contraire me semble plus significatif, je laisse passer en revue quelques lectures et relectures du Psaume 23, certaines d’entre elles remontant à l’époque vétéro-testamentaire, d’autres aux premiers siècles
du christianisme.

2. Texte et structure

D’abord je donne le texte du Psaume 23 prise de la Traduction Oecuménique
de la Bible (TOB), éd. 1984:

1 Le Seigneur est mon berger,
je ne manque de rien.
2 Sur de frais herbages il me fait coucher;
près des eaux du repos il me mène,
3 il me ranime.
Il me conduit par les bons sentiers.
pour l’honneur de son nom.
4 Même si je marche dans un ravin d’ombre et de mort,
je ne crains aucun mal, car tu es avec moi:
ton bâton et ta canne, voilà qui me rassurent.
5 Devant moi tu dresses une table,
face à mes adversaires.
Tu parfumes d’huile ma tête,
ma coupe est envirante.
6 Oui, bonheur et fidelité me poursuivent
tous les jours de ma vie,
et je reviendrai à la maison du Seigneur,
pour de longs jours.

Ensuite je voudrais faire quelques remarques sur la traduction ainsi que sur la structure du texte.

Les mots ‘il me ranime’ de TOB en vs 3a sont une traduction du texte original, disant littéralement ‘il fait revenir mon âme’ (nefesh). On notera la répétition du même verbe ‘revenir’ à la fin du psaume, vs 6b (voir plus bas).

‘Les bons sentiers’ de vs 3 sont en hébreu ‘les sentiers de justice, tsedeq‘. Étant donné que Psaume 22:32 parle de la proclamation de la justice, tsedaqah, de Jhwh, et que en Psaume 24:5 le juste obtiendra cette même justice, on pourrait préférer dans notre psaume ‘les sentiers justes‘.

En vs 6 TOB a choisi la suggestion massorétique (shûbh), tandis que la Septante et la Syriaque offrent une forme de jashabh: ‘j’habiterai’. Comme en vs 3, la décision est liée à une autre: si l’on veut regarder Psaume 23 comme faisant partie de l’ensemble Pss 22-24, ou bien plus large: Pss 15-24. Dans ce cas on préférera ‘revenir’, parce que ce n’est qu’au Psaume 24 que le poète va monter la montagne du Seigneur pour se tenir en réalité dans le saint lieu (voir plus loin).

En ce qui concerne la structure du psaume, TOB y discerne 18 lignes, divisées en 2 strophes de 5 lignes et 2 strophes de 4 lignes. Ainsi les lecteurs ne peuvent pas constater que les mots ‘car tu es avec moi’ de vs 4 forment le centre du psaume. Il me semble préférable de discerner dans le verset en question 6 (au lieu de 3) lignes:

Même si je marche
dans un ravin d’ombre et de mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi:
ton bâton et ta canne,
voilà qui me rassure.

Le total des lignes devient ainsi 21 et la ligne mise en italique devient la ligne centrale. Cela correspond avec sa place ‘logotechnique’, parce que’elle est précédée ainsi que suivie par 26 mots hébraiques. Le nombre 26 donne la valeur numérique du nom de Jhwh, le Dieu d’Israel. C’est dans vs 1 comme dans vs 6 que ce nom apparaît. En plus on observera qu’on trouve dans la première partie du psaume des propos sur le Seigneur et après la ligne centrale des propos adressés au Seigneur. En même temps les métaphores se transforment: l’image de Jhwh passe de ‘berger’ vers ‘hôte’.

Tout bien consideré je voudrais proposer cette structure:

(a) Vs 1
(b) Vss 2 et 3
(c) Vs 4
(d) Vs 5
(e) Vs 6

On peut trouver des correspondances entre (a) et (e), ainsi qu’entre (b) et (d). Le propos central (c) fonctionne comme la charnière du poème. En (a) et (b) la direction de la parole est ‘lui-moi’. Juste au milieu de (c) elle change en ‘moi-toi. Par le ‘toi-moi’ en (d) elle se termine en ‘moi-lui’ de (e). Ce changement de direction de la parole, allié au changement des métaphores indiquée ci-dessus, reflète très  bien le contenu capital du psaume. Il contient une expression de confiance du ‘Je‘ de ce chant de foi. Le premier propos avec ce ‘Je’ en vs 1 (‘je ne manque de rien’) se développe dans les métaphores des frais herbages et des eaux du repos. Il trouve son apogée dans les mots sur le retour de l’âme en vs 3a. Le second propos avec ‘Je’, en vs 4 (‘je ne crains rien’), se développe dans les métaphores du bâton et de la canne, la table, l’huile, et la coupe. Il trouve son apogée dans les mots sur le retour du poète même, qui l’exprime dans le troisième propos avec ‘Je’ en vs 6 (‘je reviendrai à la maison du Seigneur’).

3. Individuel ou collectif?

À la lumière de ce qui a été dit ci-dessus il est inévitable de se demander quelle serait l’identité du ‘Je’ de Psaume 23. Un certain nombre de commentateurs continue à chercher une
situation historique, vécue par un individu historique, comme la source originale de ce poème de foi. Or, le titre du psaume leur indique où chercher: dans l’histoire de David, particulièrement durant le temps tellement difficile avant sa royauté publique (à partir de 1 Samuel 16). Bien sûr, on ne trouve pas au-dessus de Psaume 23 un titre plus précis comme par exemple au-dessus de Psaume 7, 34, 51, 52, 54, 60 etc. Mais la tradition a quand même lu ce psaume comme un poème davidique et l’a rapproché des récits concernant la vie errante et tourmentée de David.

À cet égard on a spécialement attiré l’attention sur le récit de la fuite de David, pourchassé par Saül. Dans ce cadre 1 Samuel 22 raconte le massacre des prêtres de Nov et la fuite
du prêtre Abiatar qui rejoint David. Celui-ci à son tour promet à Abiatar: ‘Reste avec moi, n’aie pas peur; qui en voudra ta vie (nefesh), en voudra à ma vie (nefesh); près de moi, tu es sous bonne garde (kî-mismeret ’attâh ‘immâdî)’, vs 23. Il n’y avait à faire qu’un petit pas pour lire au Psaume 23:3 et 4 une reminiscence de cette histoire, mais à l’envers: ici, c’est à David lui-même à qui Jhwh fait revenir son nefesh (son âme/sa vie), et c’est David lui-même qui peut dire kî ’attâh ‘immâdî (car tu es avec moi). Cette époque historique de la vie de David une fois comprise comme clef du Psaume 23, on ne manque pas à trouver d’autres points de ressemblance ou même d’identification. Le prêtre Ahimélek donne par exemple à David fuyant du pain consacré, à cause des circonstances extraordinaires, 1 Samuel 21:4s. Justement cela s’exprimerait dans Psaume 23:5, ‘Devant moi tu dresses une table, face à mes adversaires’. Et il va de soi que le propos du Psaume 23:5b, ‘Tu parfumes d’huile ma tête’, réfère à l’onction de David par le prophète, comme raconté dans 1 Samuel 16…

On ne peut pas dire qu’une interprétation comme celle-ci serait en soi inutile ou incorrecte. Il en est de même pour les interprétations qui reconnaissent dans le Psaume 23 la voix d’un individu persécuté par ses adversaires, soit à cause de raisons personnelles soit à cause d’une affaire juridique. Toutes ces interpretations se limitent à une occasion unique et historique. Or, à mon avis l’interprétation uniquement correc- te n’existe pas. En effet, ils existent plusieurs interprétations, constamment en cours de changement. Ce qui est vraiment décisif c’est de laisser assez de marge au ‘Je’ des Psaumes, dans le cas présent au ‘Je’ du Psaume 23. C’est la seule possibilité pour permettre au psaume le marge de ‘se multiplier’ encore et encore, ou bien: on lui donne la liberté d’être lu et relu, toujours dans un autre contexte situationnel et spirituel. Et on donne au ‘Je’ des psaumes la possibilité de transition d’une interprétation individuel à une interprétation collective - et vice-versa!

On retrouve déjà des traces de cela dans l’Ancien Testament. Par exemple, sans grands efforts on pourrait identifier le ‘Je’ du Psaume 23 avec l’Israël de l’exode d’Égypte. ‘Les eaux du repos’ de vs 2 indiquentune opposition positive et intentionnelle avec ‘les eaux de Mériba/Querelle’ de Nombres 20:13 (comparer Psaume 106:32). Le propos fameux de Psaume 23:1, ‘je ne manque de rien’, reflète les mots de Moïse à Israël relatifs à la manne, Deutéronome 2:7: ‘… ton Dieu est avec toi, et tu n’as manqué de rien’. Il en est de même pour la scène de la table dressée, Psaume 23:5: elle devient une réponse convaincante à la question sceptique du Psaume 78:19: ‘Dieu, est-il capable de dresser la table dans le désert?’.

En plus on notera la métaphore du berger en Psaume 23 en rapport avec des textes vétéro-testamentaires sur l’exode d’Égypte. Le ‘conduire’ et le ‘guider’ du cantique de Moïse dans Exode 15:13 sont dans le Psaume 23:2 et 3 des actes de Jhwh agissant comme berger. La même chose est exprimée dans un des ‘psaumes historiques’, Psaume 78:52: ‘Il fait partir son peuple comme un troupeau, il les mène au désert comme des brebis’. Dieu a réalisé cette oeuvre de libération par Moïse qui lui-même a servi de berger. Aussi Moïse a-t-il fait des exercices de berger selon le récit de Exode 3. C’est pour cela que dans la prière de pénitence de Ésaïe 63:11 le peuple se rappelle les jours du temps de Moïse ainsi: ‘Où est Celui qui fit remonter de la mer le berger de son troupeau?’ (comparer Psaume 77:21). Tout cela est exprimé le plus fortement dans les versets d’entrée bien connus du Psaume 80:

Berger d’Israel, écoute!
Toi qui mènes Joseph comme un troupeau,
toi qui sièges sur les chérubins, révèle-toi,
devant Ephraim, Benjamin, et Manasse.
Réveille ta vaillance,
viens pour nous sauver!

Peut-on identifier ce ‘Nous’ avec le ‘Je’ du Psaume 23? Dans le contexte d’oppression et d’exil: bien sûr. Or, de cette manière nous arrivons à une relecture exilique ou bien post-exilique du Psaume 23. La prière du Psaume 80, adressée à Jhwh comme berger, obtient son écho en textes prophétiques de l’époque peu après l’exil babylonien. On peut penser à des textes comme Ésaïe 40:11:

Comme un berger il fait paître son troupeau,
de son bras il rassemble;
il porte sur son sein les agnelets,
il procure de la fraîcheur aux brébis qui allaitent.

En Ésaïe 49:10 c’est ‘Celui qui est plein de tendresse’ qui mènera son peuple vers les nappes d’eau. On trouve toute la typologie de l’exode (le berger, les eaux, le chemin vers le repos) dans Psaume 23, maintenant dans la nouvelle situation d’espérance, mais aussi de crainte à la fin de l’exil en Babylone et peu après. Dans ce cas le psaume reflète la situation précaire et tourmentée du peuple revenu de Babylone et confronté avec des humiliations sociales et des oppositions réligieuses. Il s’agit de l’époque à laquelle on pourra lier des propos prophétiques comme ceux de Jérémie 31:25, 50:19, mais surtout ceux de Jérémie 23:1-3 ou Ézéchiel 34:

Malheur! Des pasteurs qui laissent dépérir à l’abandon
le troupeau de mon pâturage…
Or moi, je vais m’occuper de vous
en punissant vos agissements pervers…
Moi, je rassemble ceux qui restent de mon troupeau,
de tous les pays où je les ai dispersés,
et je les ramène dans leur enclos
ou ils proliféront abondamment!Je viens contre ces bergers,
je chercherai mon troupeau pour l’enlever de leurs mains,
je mettrai fin à leur rôle de bergers,
ils ne pourront plus se paître eux-mêmes…
Je viens chercher moi-même mon troupeau
pour en prendre soin.
De même qu’un berger prend soin de ses bêtes
le jour où il se trouve au milieu d’un troupeau débandé,
ainsi je prendrai soin de mon troupeau…

D’ailleurs, tant Jérémie 23 que Ézéchiel 34 parlent d’un roi messianique qui, de la part du Seigneur, interviendra comme berger du peuple (voir Jér. 23:4s.; Éz. 34:23s.). Ceci est intéressant à la lumière d’une relecture qu’on pourrait considérer comme la dernière dans la série vétéro-testamentaire. Je pense donc au moment où l’on a accompli la rédaction finale du psautier entier. Ne faisant m’étendre ici sur cette question, je me limiterai à constater qu’il y a une bonne raison pour l’hypothèse d’une structure rédactionnelle du total des Psaumes 15-24, au moins de Psaume 18-24. De sorte que après l’action de grâce du roi messianique dans Psaume 18, après l’ode à l’ordre juste cosmique et éthique dans Psaume 19, et après les deux chants qui célébrent la victoire du roi dans Psaumes 20 et 21, c’est Psaume 22 qui montrerait le chemin de passion ainsi que de libération du juste. Ensuite Psaume 23 exprimerait sa confiance en Jhwh, ‘face à mes adversaires’. Enfin ce serait encore lui qui ‘se tiendra dans le saint lieu, pour y obtenir du Seigneur la bénédiction et de son Dieu sauveur la justice’, comme dit Psaume 24. Cette relecture rédactionnelle, qui souligne la ‘multi-perspectivité’ du psaume, lui accorderait une interprétation messianique. Puisqu’il ne s’agirait pas d’une autre figure que celui de Psaume 18:51: le messie, ‘David et sa dynastie, pour toujours’.

4. Le bon berger et l’agneau immolé

Le processus de relecture du Psaume 23 s’est donc continué: avant Jésus-Christ, à son époque, et après lui. Je ne peux qu’en désigner quelques moments.

À l’égard des écritures néo-testamentaires il va de soi qu’il fait penser en premier lieu à la parabole du bon berger et à tous les propos qui suivent (voir Jean 10). Il s’agit plus en particulièrement des mots de Jésus: ‘Je suis le bon berger’. Des sept mots de Jésus du type ‘Je suis’, celui-ci est le quatrième, c’est-à-dire c’est le mot central. Strictement on ne trouve dans Jean 10 aucune citation du Psaume 23, pas même, on pourrait dire, une allusion. Malgré cela cette allégorie christologique du bon berger a eu, en rapport avec la parabole de la brebis égarée (Matthieu 18:12-14; Luc 15:3-7), une place remarquable dans la tradition liturgique et iconographique de l’église. En effet, on a complété l’image du bon berger de Jean 10 avec les détails du Psaume 23.

Je signale en passant un autre parallèle possible. Nous avons vu que dans l’Ancien Testament Moïse le berger peut figurer comme représentant du Seigneur. Il ne me semble pas sans interêt que dans ce même quatrième évangile Jésus dit à Pierre, pas moins que trois fois: ‘Pais mes agneaux… pais mes brebis… pais mes brebis’ (Jean 21:15-17). Justement lui, l’apôtre Pierre, écrit dans sa lettre ‘à ceux qui sont étrangers et dispersés’ (1 Pierre 1:1): ‘Car vous étiez comme des brebis errantes. Mais maintenant vous êtes retournés vers le berger et le gardien de vos âmes’ (2:25).

Une allusion plus directe se trouve à la fin de la grande scène qui est peinte en Apocalypse 5-7. Ailleurs j’ai tâché d’en montrer le fond liturgique (voir la bibliographie). La scène entière se termine par l’évocation de la grande foule, revêtue de robes blanches, venue ‘de la grande tribulation’. Finalement ils n’auront plus faim ni soif, ‘car l’agneau qui est au milieu du trône les paîtra et les conduira aux sources des eaux de la vie…’ (7:17). Évidemment on trouve ici une citation d’Ésaïe 49:10, respectivement une allusion au Psaume 23:1s. (voir ci-dessus). Remarquer d’une part la réminiscence du rituel du baptême, d’autre part de la figure de l’agneau qui est là comme immolé, mais vivant (Apocalypse 5:6).

On peut retrouver ces deux thèmes dans les écritures paléochrétiennes: tant le Christ comme le bon berger que le Christ comme l’agneau. C’est-à-dire: on peut comparer le berger du Psaume 23 avec Jésus comme Roi-Messie, mais aussi on peut identifier le ‘Je’ du Psaume 23 avec Jésus comme l’agneau immolé.

Pour ce qui est du dernier, on peut l’illustrer avec un certain nombre d’exemples intéressants. Alors Clément de Rome, mentionnant des textes bibliques sur la résurrection (après une référence à l’oiseau Phénix!), donne cette citation psalmique: ‘J’étais couché et endormi; je me suis réveillé, parce que tu es avec moi’ (26:2). Il s’agit d’une combinaison d’une citation du Psaume 3:6 (‘Je me suis couché et j’ai dormi; je me suis réveillé: le Seigneur est mon appui’) ainsi que des trois mots du Psaume 23:4, ‘car tu es avec moi’. Il paraît donc que ‘le ravin d’ombre et de mort’ du Psaume 23:4 est relié à la descente du Christ aux enfers.

L’autre thème est plus dominant. Il se manifeste dans plusieurs propos des Pères de l’Église, en particulier rattaché au rituel du baptême et de l’eucharistie. Les auteurs ecclésiastiques des premiers siècles en parlent avec évidence. Déjà Origène, par exemple, voit dans le propos du Psaume 23:5 sur la table et la coupe une allusion directe au corps et au sang du Christ. On trouvera la même interprétation chez Cyprien quand il écrit: ‘Une autre figure de l’eucharistie est exprimée dans les Psaumes par le Saint-Esprit, quand il fait mention du calice du Seigneur: “Ma coupe est enivrante”‘ (Correspondance 63:11/1). Mais c’est surtout le rituel et le mystère du baptême auxquel les Pères de l’Église ont relié ce Psaume 23. Ils ont retrouvé dans ce psaume tout le chemin des catéchumènes: leur sentier vers les herbages et les eaux de la vie; leur passage à travers le ravin d’ombre et de mort; l’onction avec le Saint-Esprit; et à la fin de leur chemin d’initiation la table et la coupe. Comme l’exprime Cyrille de Jérusalem dans une catéchèse mystagogique: ‘Le bienheureux David t’explique lui aussi la puissance (de ce mystère) disant: ” Devant moi tu dresses une table, face à mes adversaires. Tu parfumes d’huile ma tête, ma coupe est envirante”‘ (24:7).

Bien sûr on peut avoir un avis différent sur cette manière d’utiliser des textes bibliques, dans ce cas du Psaume 23. Mais il me semble évident que nous entrons ici en rapport avec des relectures importantes du Psaume 23, des modes de lecture qui veulent continuer ce qui a commencé beaucoup plus avant.

Il en est de même pour la tradition iconographique ancienne. D’une part, elle va parallèlement avec la ligne d’interprétation relative au baptême. Aussi trouve-t-on plusieurs fois des images du bon berger, des pâturages et des eaux vivantes, posés sur les murs des baptistères ou plus directement sur les baptismaux mêmes. On peut en voir un autre bel exemple dans l’église Saint Clément à Rome, avec sa mosaïque plein d’allusions bibliques, surtout celles du Psaume 23 lié à Jean 10.

D’autre part on y trouve un autre type de relecture du psaume: des images du Christ qui l’expriment comme le berger qui amène les morts à travers l’empire des morts. Très célèbres sont les scènes dans les catacombes (par exemple celle de Priscille) sur lesquelles on voit le Christ avec un agneau sur les épaules, parfois accompagné par des brebis à ses pieds. Plusieurs fois le Christ-berger tient dans sa main une flûte ou bien une lyre. Évidemment on y a combiné la tradition biblique avec la tradition classique d’Orphée qui en faisant de la musique porte les âmes des morts pour les ramener à la vie. Il serait intéressant d’examiner si l’on pourrait supposer une idée voisine dans le propos de l’Épître aux Hébreux 13:20 sur le Dieu de paix, ‘qui a ramené d’entre les morts le grand berger des brebis’, scil. Jésus Christ.

5. Une petite scène

Je veux conclure avec l’évocation d’une petite scène liturgique, qui au même temps donne la tantième relecture du Psaume 23.

La soirée du 5 janvier en 382 après Christ, Égérie, la religieuse aquitaine ou espagnole, assiste à la fête d’Épiphanie au ‘Lieu des Bergers’, le ‘Poimnion’, à mille pas à l’est de Bethléem. C’est le premier jour de l’octave pendant laquelle Égérie participera à ‘l’éclat et la solennité célébrée par les prêtres, par tout le clergé de ce lieu et par les moines
qui sont rattach s à ce lieu’ (Itinéraire 25:12).

Ce lieu du ‘Poimnion’ (ou ‘Poimaneion’) est lié à l’histoire des bergers qui entendirent le message des anges sur la naissance de Christ (Luc 2). Exactement là Égérie participe à une grande célébration dont nous connaissons précisement le canon. Les lectures sont aussi nombreuses qu’à la vigile de Pâques. La majorité est prise de l’Ancien Testament (entre autres Exode 14:24-15:21; Ésaïe 7:10-17 et 11:1-9; Michée 5:1-6), les lectures du Nouveau Testament commencent avec Luc 2:8-20 et finissent avec Matthieu 2:1-12.

Mais tout au début on chante comme antienne et comme alleluia (fragments de) ces deux psaumes: Psaume 23 et Psaume 80:

Le Seigneur est mon berger…

Berger d’Israel, écoute!
Toi qui mènes Joseph comme un troupeau…

Explication et renvoi

Pour 3. je me suis servi plus ou moins des oeuvres de Jacquet, Freedman, De Robert et Tournay. Pour le processus rédactionelle du psautier sous l’angle messianique, voir e.a. Hossfeldt/Zenger et Braulik.

Pour 4. et 5. on peut utiliser les publications de Braulik, Fischer et Daniélou.

Des sources commes l’Épître de Clément de Rome, les Catéchèses Mystagogiques de Cyrille de Jérusalem, L’Itinéraire de Égérie, ou le Codex Arménien Jérusalem 121, sont éditées à merveille par les savants indiqués.

Bibliographie

Bayard (le Chanoine, éd.), Saint Cyprien: Correspondance II, Paris 1961

G. Braulik, “Christologisches Verständnis der Psalmen – schon im Alten Testament?”, dans: Cl. Richter/B. Kranemann, B. (Éds.), Christologie der Liturgie. Der Gottesdienst der Kirche, Christusbekenntnis und Sinaibund, Freiburg etc. 1995 (QuDisp 159), 57-86

K. Deurloo e.a., Voor de kinderen van Korach III: De koning komt, Amsterdam 1991

J. Daniélou, Bible et liturgie, Paris 1951
–- , Théologie du Judéo-christianisme, Tournai 1958
–, Etudes d’exégèse judéo-chrétienne (Les Testimonia), Paris 1966

D.N. Freedman, ‘The Twenty-Third Psalm’, in: Id., Pottery, Poetry and Prophecy, Winona Lake 1980, 275-302

B. Fischer, Die Psalmen als Stimme der Kirche. Gesammelte Studien zur christlichen Psalmenfrömmigkeit, Trier 1982

F.-L. Hossfeld/E. Zenger, ‘”Wer darf hinaufziehn zum Berg jhwhs?”: Zur Redaktionsgeschichte und Theologie der Psalmengruppe 15-24′, dans: G. Braulik
e.a. (Éds), Biblische Thologie und gesellschatflicher Wandel (Fs. N. Lohfink), Freiburg 1993, 166-182

L. Jacquet, Les Psaumes et le coeur de l’Homme. Etude textuelle, littéraire et doctrinale, s.p. 1975.

A. Jaubert (éd.), Clément de Rome: Épître aux Corinthiens, Paris 1971 (SC 167)

P. Maraval (éd.) Égérie.Journal de voyage (Itinéraire), Paris 1982 (SC 296)

A. Piédagnel/P.Paris (éds), Cyrille de Jérusalem: Catéchèses Mystagogiques, Paris 1966 (SC 126)

A. Renoux, (éd.), Le Codex Arménien Jérusalem 121, Turnhout 1971 (PO 168)

Ph. de Robert, Le berger d’Israël. Essai sur le thème pastoral dans l’Ancien Testament, Neuchâtel 1968 (CahTh 57)

N.A. Schuman, ‘Openbaring 4 en 5: een hemelse (paas?)liturgie‘ en ‘Openbaring 7: Allerheiligen‘, in: B. Siertsema (red.), Visioen en visie. Het boek Openbaring – uitleg en viering, Kampen 1999, 49-70

R. Tournay, “En marge d’une traduction des Psaumes”, RB 63 (1956) 496-512


Niek Schuman, ‘Quelques relectures anciennes du Psaume 23′ verschenen in Fb. K. Deurloo, ”Unless someone guide me”, Maastricht 2001


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